" Sang et Foutre, où est encore passé ce maudit Satyre ? " Kertak Tendrami, Minotaure et Censeur Éclipsiste du Cryptogramme-Magicien, attendait son ami Sorofrêne le Satyre. Alàs, celui-ci,
comme tous ceux de son espèce, avait une fâcheuse tendance à courir tout ce qui portait jupon. Et hors de question pour Sorofrêne de recourir à la racine de Mandragore, seule substance capable de
réfréner ses instincts. C'eut été prendre le risque d'attirer sur lui l'attention de la Petite Mort. Sans parler de sa réputation, bien entendu. Donc, Kertak attendait, ombre massive et cornue
tapie dans la ruelle. Ils devaient aller retrouver Lublijana, leur amie Farfadine et Petite Chasseresse, car ils étaient tous trois sur la piste d'un réseau de trafiquants de Danseurs. Et la
lubricité de cette chèvre inconsciente les mettait une nouvelle fois en retard !
Soudain, il perçut un mouvement et des voix provenant de l'intérieur : deux personnes semblaient argumenter assez vivement. La porte s'ouvrit avec fracas et un homme aux pieds en forme de sabots
fut brusquement projeté par l'ouverture. Un colosse apparut dans l'embrasure et apostropha le Satyre écroulé sur les pavés : " Et que j't'y r'prenions plus à clapauter près d'mes filles, ou
j'srions moins aimable une aut' fois ! "
Alors que la brute semblait vouloir frapper une nouvelle fois Sorofrêne, Kertak s'interposa. Quand il vit l'immense Minotaure surgir devant lui, l'hommeeuta un mouvement de recul : il est vrai
qu'une masse de muscle de 2,30 m armé d'une hache à double tranchant, ça ne pousse pas au bellicisme.
" Je vous présente mes excuses, au nom de mon ami " Tonna le Minotaure.
Immédiatement, l'attitude de l'individu changea : de la colère assurée, il passa à la terreur la plus abjecte : " Va-t-en d'là, Démon, j'voulions point avoir affaire à toi " s'exclama-t-il avant de
disparaître à l'intérieur.
Le Censeur poussa un soupir de rage contenue. Ces maudits humains n'apprendraient-ils donc jamais à faire la différence entre un Démon des Abysses et un Minotaure Renégat ? C'était à vous dégoûter
de l'Inspiration !
Une voix s'élèva des pavés :
-" Merci encore une fois, mon ami. Tu viens de m'éviter une altercation oiseuse alors que nous sommes déjà en retard. "
Cette fois, c'en était trop pour Kertak, qui attrapa le Satyre et le soulèva aussi facilement que s'il s'était agi de la choppe de bière forcément vide d'un Ogre :
- "C'est la faute de ton inconséquence, si nous sommes en retard. Lublijana a risqué sa vie pour que nous puissions mettre un terme à ce trafic, et elle la risque encore sûrement en ce moment ! Je
ne tolèrerais plus que tu nous mettes en danger avec tes galopinades inopinées, compris ? "
- "Du calme, du calme, voyons", rétorqua Sorofrêne, " Je te signale que si cet abruti mal instruit ne couvait pas ses filles avec autant d'assiduité, il y a longtemps que j'en aurais fini avec
elles.
Le Minotaure reposa son ami avant de commettre un acte irréparable, puis se mit en marche en disant :
- " Dépêchons-nous. Tu dois encore récupérer ton cistre avant que nous n'allions rejoindre Lublijana, et nous avons déjà perdu assez de temps. J'espère que notre opération ne sera pas compromise. "
Puis, avec un petit sourire :
" Au fait, elles étaient comment, les filles du forgeron ? "
***
" Allez, dépêchez-vous, de grand profits nous attendent aujourd'hui mes Disciples ! "
Lublijana observait cette bande d'illuminés depuis plusieurs semaines déjà. En tant que Petite Chasseresse attitrée de la baronnie de Rochronde, elle était également chargée de contrôler le
commerce de Danseurs sur la région. Et ces fanatiques se livrait à un trafic hautement illégal, et à grande échelle, en plus ! Voilà pourquoi elle avait demandé l'aide de ses amis Kertak et
Sorofrêne. Mais ils étaient en retard, et s'ils n'arrivaient pas bien vite, toute leur opération tombait à l'eau. En effet, seul un flagrant délit pouvait mener à l'arrestation des contrebandiers.
Mais à elle seule, aucune chance de mettre plus de 10 hommes en fuite. Et ils s'apprêtaient à partir vers les Milles-Tours, fief des Mages de toutes obédiences, pour tenter de fourguer leur
marchandise à des renégats du Cryptogramme-Magicien. De la cachette où elle se trouvait, sous les combles d'un toit, elle pouvait voir les petites cages se balancer à la ceinture des
trafiquants, empêchant les pauvres Danseurs prisonniers de bouger. Un sort terrible pour ces créatures dont la seule occupation est la Danse ! Ce spectacle soulevait Lublijana d'indignation.
Mais un bruit se fit entendre dans la ruelle en contrebas
***
Lublijana abandonna un instant son poste d'observation pour examiner l'origine de ce
bruit. Une ombre massive escaladait le mur, ses paumes semblant coller à la paroi.
Son regard, habitués aux turpitudes des Danseurs, permit à la Petite Chasseresse de
distinguer l'un d'entre eux, tourbillonnant sur les avant-bras du grimpeur inconnu. À
la figure peu rassurée qu'il arborait, la Farfadine reconnut sans peine son ami
Kertak, qui n'avait jamais apprécié d'avoir à se livrer à ce genre d'acrobaties.
- Cornes de la Bête, chuchota-t-il. Je ne comprendrai jamais le plaisir que peuvent
trouver les Farfadets à se percher sur les toits glissants de Lorgol.
- Il s'agit bien de plaisir aujourd'hui, répondit Lublijana du même ton en aidant tant
bien que mal son ami à se hisser sur la corniche de pierre. Vous êtes en retard !
J'ai bien cru que vous n'arriveriez jamais, dit-elle tandis que Sorofrêne se
glissait à leur côté.
- Plaint-en au bouc, ce sont ses galvaudages qui nous ont retardés. D'abord,
Monsieur joue les jolis cœurs, puis il se permet également d'égarer son cistre et
de m'obliger à le chercher longuement avec lui, pour finalement le retrouver dans
l'armoire où il prétendait être sûr de ne l'avoir rangé ! Il me désespère...
- Ah ! Mais vous savez à quel point il est difficile de renier sa Nature. Surtout
quand celle-ci est votre Mère. Ce n'est pas toi qui me contrediras, belle demoiselle.
- Sorofrêne, ne te sert plus jamais de la Dame comme d'une excuse en ma présence !
Ne t'es-tu pas déjà attiré les foudres d'un Cénacle Lorgolien par ce genre de parole
?
- Ces rustres ne comprenaient rien à l'art. Ni à la vie, d'ailleurs. Comment
voulez-vous vous accomplir en restant enfermer une ville ? Ils manquaient du plus
élémentaire bon sens. Et puis, n'oubliez pas que sans ces petits démêlés, nous
n'aurions jamais eu le plaisir de nous rencontrer, mes amis.
- En effet, à quoi avons-nous failli échapper, grinça le Minotaure. Qu'importe ! Une
longue nuit nous attend, et nous n'avons déjà que trop tardé ! Lublijana, quelle est
la situation ici ?
Les trois investigateurs se penchèrent discrètement vers la cour pour observer le
rassemblement qui se poursuivait en contre-bas.
- Voilà deux heures que ça a commencé, reprit la Farfadine. Ils sont arrivés un à
un, rapidement très attentifs aux propos de ce type, là (elle indiqua un homme svelte,
vêtu d'un rouge éclatant et perché sur une estrade de fortune composée d'un vieux
cageot et d'une planche branlante), qui n'a cessé de les haranguer contre
"l'intolérable liberté dont jouissent ces faibles créatures", dit-elle avec une
grimace de profond dégoût. Vous aurez compris qu'il parlait des Danseurs...
- Hrum, grogna Kertak en portant la main à ses cornes, où se nichaient les deux
frêles créatures qui rendaient possible au Censeur la pratique de l'Emprise, cette
magie codifiée par le Cryptogramme-Magicien. Le Minotaure ressentait une profonde
affection pour les petits êtres, sentiment qui était d'ailleurs réciproque, et il
lui était inconcevable qu'on puisse vouloir du mal à d'aussi fantastiques créatures.
- Attendez, les prévint soudain Sorofrêne. Un autre homme vient d'arriver.
***
L'homme était également vêtu de rouge. Pourpoint et bottes sont en cuir et grinçaient à chacun de ses mouvements. Une cape fourrée, jetée sur ses épaules dissimulait ses bras. Un visage fin,
encadré par des mèches noires entremêlées de métal brillant. Les trois Inspirés contemplèrent, révulsés, la myriade de Danseurs pris au piège de cette chevelure. Les petits androgynes semblaient
être eux-mêmes tissés dans les mèches, figures de souffrance impuissante.
Un Obscurantiste, sans le moindre doute. Des Mages étranges, adepte du Supplice, qui doivent torturer leurs Danseurs pour obtenir les étincelles nécessaires à leur art.
Le Mage s'avança, prit place à son tour sur l'estrade branlante sous les yeux fanatiques des humains rassemblés ici :
" - Frères ! dit-il, et sa voix résonnait jusqu'aux extrémités de la cour, emplissant le moindre interstice d'une sonorité puissante.
- Le temps est venu. Depuis des mois, vous parcourez les campagnes environnantes, vous écumez les cités à la recherche de cette engeance purulente, qui cache sa monstruosité derrière une façade de
grâce et de finesse. Mais je vous ai ouvert les yeux, et vous avez alors constaté par vous-mêmes la réalité : ces parasites empoisonnent nos campagnes et ravagent nos villes ! Ils sont derrières
chaque perte de bétail, chaque pierre qui tombe de nos murs. Ils effraient ou fascinent nos enfants, mais dans tous les cas ils les forcent à s’éloigner des sentiers sûrs. Leur liberté est un fléau
! Un fléau que nous allons, que vous allez contribuer à éradiquer ce soir. En emprisonnant ces êtres corrompus, vous allez rendre à notre monde sa pureté originelle. Vous êtes les Messagers d’une
ère de paix et prospérité.
Mais prenez garde ! Certaines personnes ne voient pas la grandeur de notre cause. Eux, les Mages du Cryptogramme-Magicien, ainsi que ceux qui surveillent et prennent soin de nos ennemis et se font
appeler Petits Chasseurs, tous ceux-là restent aveugles à l’ignominie de ce qu’ils appellent Danseurs. Ils sont puissants et s’opposent à nous. Voilà pourquoi nous sommes contraints de nous cacher
dans ces arrières-cours poussiéreuses. Mais viendra un jour où leurs regards s’ouvriront à la réalité, et nous pourrons œuvrer de concert à la Purification !
En route, mes Frères, en route ! Nous allons rendre à ces créatures la place d’esclave qui est la leur, en les vendant à mes frères Obscurantistes. Entre leurs mains, ils expieront dans la douleur
la plus intense les forfaits qu’ils ont commis. Un juste retour des choses.
***
Tandis que les acclamations retentissaient, les trois Saisonnins se regardaient, consternés par ce qu’ils venaient d’entendre.
- Mais ils sont complètement allumés! Mais je m’en vais te les pendre, moi, ces tortionnaires ! Je les enfermerai dans une prison d’épines ! On verra s’ils apprécieront ! s’essouffla Lublijana.
- En vouloir à une si jolie créature, si intéressante, si pleine de vie et si manifestement inconsciente, voilà qui me dépasse ! répliqua Sorofrêne, abasourdis.
- Je savais que les Obscurantistes n’avaient pas un amour inconditionnel pour les Danseurs, mais de là à les accuser de tous les maux et à les persécuter de telle façon, il y a une marge de taille,
s’étonna le Minotaure. En tous cas, poursuivit-il, voilà qui change la donne ! C’est un Mage, et il contrevient aux préceptes du Cryptogramme-Magicien. Autrement dit, il est à moi. Lublijana,
Sorofrêne, débrouillez-vous pour créer un maximum de confusion. Tant que vous y êtes, libérez les Danseurs. Moi, je me charge de l’Obscurantiste.
***
Il les observait, ravis, former cette masse grouillante et unanime. Il les entendait scander des mots de mort à l’encontre des Danseurs et respirait les effluves de son pouvoir, ce pouvoir que son
maître lui avait promis et dont l’ampleur grandirait au fil de sa servitude. Il ne comprenait pas pourquoi il lui fallait chasser ainsi les gracieux petits acrobates, mais il savait qu’il ferait
tout pour contenter le Vagabond qui lui avait montré la voie de la Puissance… Voyant que la meute était prête à se mettre en route, il abandonna la suite des opérations à son élève, celui à qui il
comptait dévoiler à son tour le chemin de la gloire, et enfila une ruelle, décidé à aller faire son rapport.
***
Les hommes entassèrent les petites cages dans un chariot bâché, auquel était accrochée une mule. Ils comparèrent leurs prises, se congratulèrent, s’apostrophèrent, le tout dans la joie et la
satisfaction. Le Maître étaitcontent d’eux ! Il était fier de les avoir choisis, de leur avoir montré la vraie cause des malheurs du monde. La plénitude qu’ils ressentaient était indescriptible.
Jamais ils ne s'étaient sentis aussi important.
Tout à leur liesse, ils n’entendirent pas la subtile mélodie qui tomba dans leurs esprits depuis le toit, s’infiltrant, s’insinuant, répandant d’étranges voix et murmures.
Soudain, un homme en frappa un autre, mettant toute sa puissance dans un coup dévastateur qui brisa le nez et les pommettes de celui qui lui faisait face. L’assaillant contempla, médusé, le sang
qui gouttait de son poing serré et les éclaboussures carmines qui maculaient sa chemise.
Les autres crièrent au traître, à l’ennemi, au meurtre, mais lui ne comprenait pas. Il avait essayé de résister à la voix impérieuse qui avait soudain résonné en lui, mais sur le moment, la seule
chose raisonnable avait semblé être de lui obéir. Trop tard cependant pour s’expliquer, la camaraderie avait fait place à la haine. D’autres coups furent donnés, des couteaux sortis, le sang gicla
en corolle rouge sombre sur les pavés noircis, les visages se crispèrent, la colère brilla dans les yeux. Oublié, le discours du Maître. Seule comptait maintenant la vengeance. Qui attaque qui,
impossible de le dire, la mêlée est totale.
Et tandis que les cordes du cistre désaccordaient l’âme des hommes, une ombre furtive se glissa auprès du chariot.
***
« C’est vrai qu’il est parfois un peu pénible à supporter, mais il faut avouer qu’il est sacrément efficace, le Satyre ! » Pensa Lublijana, dissimulée sous la carriole et observant les intenses
échanges physiques se déroulant dans la cour.
« Bon, allez, au boulot ! »
Elle se hissa à l’arrière du chariot, passa sous la bâche, à l’abri des regards. Le cœur serré, elle contempla les Danseurs apathiques qui se morfondaient dans leurs prisons de métal.
« Courage, les enfants, c’est bientôt fini. » Murmura-t-elle dans un souffle. La sculpture, la forge, la Matière et sa manipulation, profane ou magique, n’ont plus de secret pour elle. D’un geste,
elle effleura les cages, faisant s’effriter les barreaux, qui tombèrent en copeaux de rouille.
Les Danseurs, ivres de leur liberté retrouvée, bondirent à l’extérieur du chariot, tissant un réseau d’étincelles incroyablement dense qui recouvrit bientôt la cour. La Farfadine profita des
lézardes d’un mur voisin pour regagner l’abri des toits.
***
Le mystérieux musicien avait cessé de faire résonner sa mélodie de haine dont les effets s’estompèrent peu à peu. Les pugilistes se regardèrent, soudain saisis par l’étonnement de ce qu’ils étaient
en train de faire.
« - Guerolne, pourquoi est-ce que je te tape dessus ?
- C’est p’tet parce que j’t’ai balancé une brique dans l’dos ? » Répondit l’autre, incertain
Une lumière étrange les poussa à oublier pour un temps ces épineuses questions. Ils levèrent les yeux, de même que tout les autres illuminés de la cour, et virent se tresser au-dessus de leurs
têtes un filet acéré d’énergie pure. Les maillons tressés s’abattirent sur les hommes, broyant les chairs, déchiquetant les membres et faisant jaillir des escarbilles osseuses des corps maintenant
agonisants...
***
Sorofrêne avait détourné les yeux de l’horrible spectacle qu’offrait à présent la cour. Voyant revenir son amie Farfadine, il la complimenta :
« - Tu avais à peine investi le chariot que les Danseurs en jaillissaient. Tu te débrouilles toujours aussi bien avec les serrures ! Note que je préfère quand même quand tu combats : ça me fait
toujours rire de voir ces lourdauds engoncés dans leurs armures de métal se moquer du courage que tu montres en les affrontant., jusqu’au moment où ils sentent leurs armures fondre en emportant une
bonne partie de leur peau…
- Je dois à mon tour reconnaître, répondit Lublijana, qu’il n’y a pas de meilleur lanceur de Tarasque au milieu d’un jeu de boules que toi ! Mais c’est quand même plus marrant quand tu les fais
souiller leurs pantalons de trouille en ravivant leurs peurs du fond de leurs esprits ! »
Ils se regardèrent et sourirent, puis décidèrent d’aller voir ce qu’était devenu le Minotaure.
***
« Quelle belle nuit ! » Pensait l’homme. Comme il lui semblait facile de manipuler les gens ! Et pas seulement ces abrutis qu’il avait laissés derrière lui, non. Eux n’étaient
que du menu-fretin que n’importe quel crétin un peu charismatique aurait pu conduire aux pires extrémités. Non, ce qui le gorgeait de plaisir, l’évènement qui lui avait fait prendre conscience de
sa puissance, c’est la réaction de ses pairs au sein du Cryptogramme-Magicien. Tous ces Mages bouffis de suffisance n’avaient pas même vaguement senti sa trahison. Il était parvenu à les
berner tous. Même le principal de l’Académie, le célèbre Orchal, qui avait combattu aux côtes d’Agone de Rochronde, n’avait rien remarqué. L’esprit embrumé de l’homme voyait comme des étincelles de
pouvoir lui danser aux bouts des doigts. Il s’était bien senti observé à un moment ou l’autre, mais il supposait que c’était le Maître ou un de ses sbires qui s’assuraient de la bonne marche des
évènements.
Voilà pourquoi il déambulait dans les ruelles sombres constituants cette zone des bas-quartiers de Lorgol sans le moins du monde se méfier.
Mais un sifflement rauque derrière-lui le fit sursauter. Maintenant attentif, il vit les deux Danseurs qui cabriolaient autour de lui. Instinctivement, il secoua sa chevelure selon une cadence et
un mouvement bien précis, et une dizaine de Danseurs en tombèrent et entamèrent un ballet saccadé et douloureux.
Trop tard ! La danse de grâce a vaincu la danse de peine, et les étincelles bleues s’assemblèrent autour de l’Obscurantiste, l’emprisonnant entre des barreaux lumineux et translucides.
« Mage ! gronda une voix depuis une ruelle voisine. Pour avoir contrevenu au premier codat de la Charte cryptogrammique, qui impose la protection des Danseurs, moi, Censeur délégué par le
Haut-Mage urguemand, je te condamne à une interdiction d’Emprise d’un an reconductible, ainsi qu’à une confiscation au mieux temporaire de tes Danseurs, édicta le Minotaure, le visage dissimulé par
une toile noire.
- Pauvre fou, éructa l’autre. Tu penses vraiment pouvoir m’arrêter avec un minable tour d’Éclipsiste, moi, un Chorégraphe ? »
Les Chorégraphes sont des Mages incroyablement avancés dans la compréhension de l’Emprise. Ils sont parvenus à faire réfléchir leurs Danseurs comme une communauté et à les faire danser ensemble,
tissant des sorts d’une puissance incroyable !
« Nul n’est au-dessus des lois, qu’il soit Chorégraphe ou simple Terne. Tu n’échapperas pas à ma sentence. Quand bien même tu te débarrasserais de moi, un autre prendrait ma place. Les
Censeurs ne font jamais d’exceptions. Jamais… «
Un gargouillis étouffé se fit entendre de la même direction que le sifflement de tout à l’heure. Kertak marqua un temps d’arrêt, la figure imperturbable. L’autre partit d’un rire franc :
« Il me semble que ton espion vient de rendre l’âme. Mon Maître est venu te chercher. Quant à moi, il est temps que je te quitte. »
Et avant que le Censeur ait pu faire le moindre signe pour dissiper sa prison d’étincelles et agir, l’homme empoigna un de ses Danseurs et lui arracha la tête. Une gerbe semblant faite d’étincelles
liquides, d’un noir vaguement lumineux, sourdit de l’acrobate décapité. Son maître disparut sans laisser la moindre trace, jusqu’au moment où Kertak demanda à ses Danseurs d’annuler l’enchantement.
La scène fut à nouveau plongée dans le noir, et seul le Danseur mutilé et saignant gisait à l’endroit précédemment occupé par le Mage renégat, triste aveu de l’échec du Censeur.
Surgirent alors des ruelles environnantes une vingtaine de silhouettes humanoïdes, armées et vêtues de bric et de broc. Leurs mouvements étaient hachés, inhumain, comme s’ils étaient sous l’emprise
d’un esprit supérieur qui les manipulait depuis l’ombre. Surpris de cette attaque, le Minotaure n’eut pas le temps de lancer ses Danseurs. Il empoigna sa hache double et la fit tournoyer autour de
lui afin de faire reculer ses assaillants. Deux n’eurent pas le temps – ou la volonté – d’esquiver le coup et s’écroulèrent, le torse broyé par la violence de l’attaque. Le Saisonnin était
une ombre de fureur. Faisant appel à sa Flamme et au pouvoir des Muses, il s’entoura d’une aura lumineuse, se protégeant des armes de ses adversaires. Les lames ricochèrent et ne parvinrent guère à
entamer le cuir du Censeur. Celui-ci bondissait, courrait, frappait, rompait, parait et entaillait à tours de hache, fendant les crânes et tranchant les membres des monstrueux pantins qui
l’enserraient de toute part. Au bout de plusieurs minutes d’un combat épuisant, il ne resta plus aucun adversaire debout autour de lui.
Haletant, il se diriga vers le cadavre du Danseur. En le ramenant à l’Académie, il espèrait pouvoir retrouver son propriétaire grâce à la marque qui orne tous les Danseurs « déclarés » au
Cryptogramme-Magicien. L’Inspiré sent italors un poids subit sur son dos. Un dernier pantin, qui s’était dissimulé, venait de lui sauter dessus. Il plaqua sa main frêle sur le visage du
Saisonnin.
Kertak se figea, sentant sa Flamme s’atténuer et l’échos du chant des Muses s’altérer, se troubler. Le chœur de l’Harmonde, qu’il entendait depuis son inspiration sans même s’en rendre compte,
devint cassant, dissonant tandis qu’il se rassemblait autour d’une voix à la fois unique et multiple. Une voix dont la puissance souffla littéralement le Minotaure et dont les échos semblaient être
myriades. Kertak luttait, désespéré. Il savait les Muses moribondes mais était loin d’imaginer l’Ennemi si puissant.
« Vois-tu, puissant Censeur, les Muses t’ont menti, comme elles ont trompé tant d’autres personnes. Regardes-toi ! Qu’es-tu sinon un pion entre les mains du Conseil des Décans ? Tu
me combats, alors que je peux tant t’apporter… »
Le Conseil des Décans, cette assemblée de Saisonnins de toutes sortes qui chapeautait le combat pour l’Inspiration en octroyant les Flammes restantes à ceux qui en étaient dignes et qui luttait
contre la Menace autant que faire se peut. L’homme est diablement bien renseigné s’il est au courant de son existence. Ce dernier continua :
« Que caches-tu au fond de ton être ? Quel est ce souhait que tu réchauffes à la chaleur de ta Flamme ? Oh, je sais bien ce qui te tourmente. Tu es seul, irrémédiablement, car seules
les Abysses peuvent te fournir une compagne. Et moi, bien entendu. Car j’ai des liens avec les Hauts-Diables, et ils me doivent quelques services »
Un jeune homme encapuchonné se tenait près de Kertak. Sa beauté était époustouflante, pourtant le Saisonnin ne parvint pas vraiment à distinguer ses traits.
« Je n’ai que deux vraies allégeances, répond le Minotaure. Ma Dame, à qui je dois d‘exister, et les Muses, qui ont accordé à l’Harmonde la possibilité de mener ses affaires comme il l’entend.
Nul discours ne trouvera grâce à mes yeux en dehors des leurs ! »
Il frappa l’homme d’un revers de sa hache, mais celui-ci n’était déjà plus là, et Kertak vit le pantin grimaçant qui l’avait attaqué par derrière tomber à ses pieds, l’œil perforé par un petit
carreau d’arbalète et une rapière plantée en son sein.
« Mais qu’est-ce que tu attendais pour te débarrasser de cette larve ? demande Lublijana. Il n’était même plus armé !
- En effet, nous nous posions des questions. Tu les avais tous massacrés en quelques instants et tu en laisses un t’escalader comme si de rien était, s’étonna le Satyre.
- Je… Il m’a parlé et j’ai voulu écouter… Ce qu’il avait à dire. J’espérais en… apprendre plus sur notre affaire…
- Ouais, grommela la Farfadine. Racontes-ça à un Onagre et il te déchaussera les dents à coups de sabots ! Tu es bien secret ces temps-ci. Tu nous faisais confiance avant.
- Et c’est toujours le cas, affirma le Minotaure. Mais on en reparlera plus tard, décida-t-il en arrachant le masque noir dont il se couvrait le visage lorsqu'il exécutait une sentence
cryptogrammique. Il faut que je prévienne la milice pour qu’ils évacuent les cadavres et que j’aille signaler le résultat de cette affaire à mes supérieurs. Quand à toi, amie, tu devrais aller
faire de même auprès de la Baronne Ewelf sans tarder. C’est bien elle qui t’avait mise sur la piste, n’est-ce pas ?
- Oui, en effet.
- Un jour, il faudra que je comprenne comment elle fait pour être si bien renseignée, soupira Sorofrêne.
- Tu peux toujours tenter de gager sa couche, proposa Lublijana dans un sourire
- Je me garderai bien d’une telle folie ! Je ne sais pas très bien dans quel état j’en ressortirais. La béatitude risque d’être intense, mais brève…
- Sans parler que son époux est un Censeur, et haut placé qui plus est !
- Effectivement, et quand on voit la manière dont ils se débarrassent de ceux qui leur déplaisent, acquiesça le Satyre en contemplant les cadavres qui jonchent les environs, ce n’est pas très
enthousiasmant.
- Bon, si on allait boire un coup pour fêter la libération des Danseurs ? Les rapports peuvent attendre un peu, suggèra La Farfadine.
- Bonne idée ! s’exclama Kertak. « L’étincelle » n’est justement pas loin !
- Quoi ? Un bar de Mages ? Non, mais t’es pas bien ? sursautèrent ses deux compagnons. La dernière fois, on s’est battu avec un Ogre qui refusait de nous laisser valser sur les
tables.
- Vous étiez rond comme… comme des mercenaires en permission ! rétorqua le Censeur, vexé.
- Et alors ? s’étonnèrent les deux autres.
- Bon, d’accord. Allons ailleurs.
- Je savais que tu te rallierais à notre incommensurable bon sens, le complimenta Sorofrêne. Lublijana, ma douce beauté, nous te suivons. Étonne-nous !
- Avec plaisir… »
Les trois amis se remirent en marche en riant, tout à l’idée de la bringue qu’ils comptaient bien s’offrir durant cette nuit.
Mais les paroles du jeune homme magnifique résonneront longtemps dans l’esprit de Kertak Tendrami, Minotaure et Censeur du Cryptogramme-Magicien. Un jour, peut-être, il arrivera à saisir ces
accords dissonants dans la trame du monde. Peut-être un jour sera-t-il au diapason ? Il tremble à cette idée. Mais en deçà, la solitude continue son travail de sape, rongeant lentement les
convictions de l’Inspiré.
« Un jour, il comprendra. Ils comprendront tous. Et le Drame pourra commencer… ! »
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